Partie 1
Les Archives conservent parfois le souvenir de ceux dont la vie semblait devoir suivre un chemin avant qu'un événement ne vienne en modifier définitivement la direction.
Bien avant d'être le père d'Elara, Aric était un garçon qui rêvait de partir.
Il était né dans une famille de forgerons. Depuis plusieurs générations, la forge de Valerune passait d'une génération à l'autre et, avec elle, se transmettaient les gestes du métier, mais aussi les histoires accumulées au fil du temps.
Certaines venaient de voyageurs qui, longtemps auparavant, avaient traversé le village. Des récits de contrées lointaines, de guerriers et de créatures extraordinaires avaient survécu à ceux qui les avaient racontés. Les ancêtres d'Aric les avaient conservés, puis transmis à leurs enfants.
Aric avait grandi avec ces histoires.
Mais contrairement à son frère aîné, de cinq ans son aîné, rien ne l'obligeait à imaginer son avenir entre les murs de la forge.
Son frère devait en hériter.
Il apprenait déjà auprès de leur père et prenait cette responsabilité très au sérieux. Aric l'admirait pour cela. Pourtant, le travail ne les éloignait pas l'un de l'autre. Lorsque son apprentissage lui en laissait le temps, l'aîné redevenait simplement son grand frère, toujours prêt à jouer avec lui.
Aric pouvait donc rêver librement.
Un jour, peut-être, il partirait à son tour. Il découvrirait les endroits décrits dans les vieilles histoires et reviendrait avec des récits qui seraient les siens.
Il n'en eut jamais l'occasion.
Son frère tomba malade alors qu'Aric était encore adolescent.
À cette époque, Valerune possédait une herboristerie. L'homme qui la tenait tenta de soigner le jeune forgeron, mais ses connaissances étaient loin d'être suffisantes.
La préparation qu'il lui administra ne le sauva pas.
Elle précipita sa mort.
Aric perdit son frère, mais il refusa de rester sans comprendre. Il chercha, compara ce qu'il pouvait apprendre sur la maladie et sur les remèdes qui avaient été employés.
Peu à peu, une terrible évidence s'imposa.
Son frère n'était pas seulement mort de sa maladie.
Le traitement qu'on lui avait donné avait participé à le tuer.
L'herboriste finit par quitter Valerune. Personne ne vint immédiatement prendre sa place et, pendant plusieurs années, le village dut apprendre à se débrouiller sans véritable spécialiste pour préparer ses remèdes.
Pour Aric, cependant, une autre absence était devenue impossible à ignorer.
La forge avait perdu celui qui devait un jour la reprendre.
Ses parents ne lui demandèrent rien.
Son père connaissait trop bien le poids d'un héritage pour imposer celui-ci à son fils. Lui-même avait eu un frère aîné qui avait refusé de reprendre la forge. Il avait alors choisi de le faire à sa place, parce qu'il ne pouvait se résoudre à voir le travail de sa famille passer entre d'autres mains.
Il savait donc qu'une tradition ne pouvait pas décider à elle seule de toute une existence.
Aric aurait pu partir.
Il choisit de rester.
Il avait admiré toute son enfance le sérieux avec lequel son frère se préparait à reprendre la forge familiale. Il ne laisserait pas disparaître avec lui ce à quoi son aîné avait consacré tant d'années.
Alors Aric annonça lui-même à ses parents qu'il reprendrait sa place.
Les routes dont il avait rêvé resteraient dans les histoires.
La forge, elle, resterait dans la famille.
Trois années passèrent.
Aric avait dix-huit ans lorsque deux nouvelles habitantes arrivèrent à Valerune.
Une jeune fille nommée Lyra et sa grand-mère.
Toutes deux s'installèrent dans l'ancienne herboristerie et décidèrent de lui rendre sa fonction.
Pour certains habitants, cette réouverture représentait sans doute une bonne nouvelle après plusieurs années passées à se soigner comme ils le pouvaient.
Pour Aric, il en allait autrement.
Il n'avait pas oublié son frère.
Il avait encore moins oublié ce qu'une préparation confiée aux mauvaises mains pouvait provoquer.
Il se méfia donc des nouvelles herboristes.
Puis son père tomba malade.
Et Aric reconnut la maladie.
La même que celle qui lui avait déjà pris son frère.
Cette fois, il ne pouvait pas simplement détourner les yeux de l'herboristerie. Malgré ses craintes, il dut confier la vie de son père à Lyra et à sa grand-mère.
Là où autrefois un homme avait échoué, elles n'eurent aucune difficulté à identifier ce qu'il fallait faire.
Son père guérit.
Pour Aric, cette guérison ne pouvait effacer la mort de son frère.
Mais elle changeait quelque chose.
Pour la première fois depuis trois ans, l'herboristerie de Valerune n'était plus seulement le lieu associé à celui qu'il avait perdu.
Et la jeune femme qui venait de s'y installer allait bientôt prendre une place dans sa vie qu'il était encore bien loin d'imaginer.
Aric, enfant, auprès de sa famille dans la forge de Valerune.
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