Elara avait lu la même phrase trois fois.
Elle referma légèrement le vieux livre, passa un doigt sur le bord jauni de la page, puis revint quelques lignes en arrière.
Clarifie l’esprit. Dissipe les pensées confuses. Apaise les tempêtes intérieures.
Sur le papier, les propriétés de la Baie de Cristal semblaient presque merveilleuses.
Une seule baie pouvait rendre sa lucidité à celui dont l’esprit s’égarait.
Deux étaient déconseillées.
Elara connaissait les mises en garde des anciens herboristes. Certaines étaient là pour une bonne raison. D’autres avaient traversé les générations sans que plus personne ne sache vraiment ce qui les avait justifiées.
Et celle-ci l’intriguait.
Elle avait déjà vu quelques Baies de Cristal dans les réserves. De petits fruits translucides qui semblaient emprisonner la lumière plutôt que simplement la refléter. Elle connaissait leur rareté, savait dans quelles grottes les herboristes pouvaient les récolter et pourquoi personne n’était jamais parvenu à les cultiver.
Mais jusque-là, elles n’avaient été pour elle que quelques lignes dans un herbier.
Cette fois, Elara pensait à quelqu’un.
Un vieil homme du village.
Il n’avait jamais eu d’enfant. Alors, pendant des années, il s’était comporté comme si tous ceux du village étaient un peu les siens.
Enfant, Elara avait souvent eu droit à ses sourires, à ses histoires et à ces petits gestes dont on ne mesure l’importance que beaucoup plus tard.
Puis sa femme était morte.
Et quelque chose s’était brisé avec elle.
Au début, il lui parlait encore.
Puis il avait commencé à parler à quelqu’un d’autre.
Une personne que personne ne voyait.
Avec le temps, les voix étaient devenues si présentes qu’il ne parvenait plus toujours à distinguer celles qui existaient de celles que son propre esprit fabriquait. Certains jours, il oubliait de manger. D’autres, il errait sans savoir pourquoi il avait quitté sa maison.
Il ne pouvait plus vivre seul.
Et pourtant, parfois, pendant quelques secondes, Elara retrouvait son regard.
L’homme qu’elle avait connu était toujours quelque part derrière tout ce bruit.
Alors elle était revenue à cette phrase.
Clarifie l’esprit.
Elara posa une Baie de Cristal devant elle.
Elle aurait pu commencer directement ses préparations.
Elle ne le fit pas.
Si elle voulait administrer cette plante régulièrement à quelqu’un, elle devait comprendre ce qu’elle provoquait réellement.
Elle mangea la baie.
Pendant quelques instants, rien ne se produisit.
Puis le monde sembla se remettre en place.
Ce ne fut pas une sensation de puissance.
Ce fut un silence.
Chaque pensée trouva soudain sa place. Les petites inquiétudes qui se bousculaient dans son esprit cessèrent de se heurter. Elle pouvait réfléchir à une chose sans que trois autres viennent l’interrompre.
Tout paraissait simple.
Évident.
Elara comprit immédiatement pourquoi les anciens guérisseurs avaient accordé autant de valeur à ces fruits.
Elle comprit aussi pourquoi ils avaient écrit de ne jamais dépasser une baie.
Mais comprendre une mise en garde ne suffisait pas.
Elle devait savoir ce qu’elle cherchait à éviter.
Alors Elara en prit une seconde.
Cette fois, le silence devint assourdissant.
Elle entendait chaque petit bruit de la pièce. Le froissement de ses vêtements. Le craquement du bois. Sa propre respiration.
Son esprit ne se contentait plus d’être clair.
Tout devenait important.
Chaque détail appelait son attention. Chaque pensée semblait devoir être suivie jusqu’à son terme. Il n’y avait plus de brouillard, plus d'hésitation, plus aucune possibilité de laisser une idée s'effacer naturellement.
Et pendant un moment, cette sensation fut extraordinaire.
C'était précisément ce qui la rendait dangereuse.
Lorsque l’effet commença enfin à diminuer, Elara ressentit presque immédiatement l’envie de retrouver cette clarté parfaite.
Elle regarda les baies restantes.
Puis referma la boîte.
Elle venait de comprendre son véritable problème.
Elle ne pouvait pas donner ça quotidiennement à quelqu’un.
Les essais commencèrent.
Elara ne cherchait plus à reproduire toute la puissance de la Baie de Cristal. Elle cherchait au contraire à l'affaiblir.
Assez pour repousser les voix.
Pas assez pour provoquer cette lucidité écrasante.
Elle essaya différentes préparations, réduisit les quantités, observa la manière dont le fruit réagissait lorsqu’il était dilué.
Certaines tentatives furent trop faibles.
D’autres conservaient encore cette sensation qu’elle refusait de transmettre à quelqu’un de vulnérable.
Alors elle recommença.
Encore.
Jusqu’à obtenir une préparation dont l’effet était plus doux, plus progressif et surtout suffisamment contrôlé pour pouvoir être administré régulièrement.
Ce n’était pas un remède.
Les voix reviendraient.
Le traitement devrait être repris.
Mais peut-être que, pendant quelques heures, quelqu’un pourrait à nouveau entendre sa propre pensée avant toutes les autres.
Pour Elara, cela suffisait pour essayer.
Le vieil homme était assis lorsqu’elle arriva.
Il parlait tout bas.
Elara s’approcha et prononça son nom.
Il ne réagit pas.
Elle s’assit près de lui.
Elle lui expliqua ce qu’elle avait préparé, même si elle ignorait quelle part de ses paroles parvenait réellement jusqu’à lui.
Puis elle attendit.
Le traitement n'eut rien de spectaculaire.
Il n’y eut ni lumière, ni miracle.
Simplement, après un moment, le vieil homme cessa de parler.
Ses yeux se posèrent sur elle.
Longtemps.
Elara retint son souffle.
— Elara ?
Un seul mot.
Mais cela faisait longtemps qu’il ne l’avait plus prononcé ainsi.
Elle sourit.
Il n’était pas guéri.
Demain, les voix pourraient revenir. Il faudrait apprendre à ajuster les prises, observer leur durée et veiller à ce que jamais la dose ne soit augmentée pour retrouver cette lucidité artificiellement parfaite qu’Elara avait elle-même expérimentée.
Mais pour la première fois depuis longtemps, le vieil homme était vraiment là.
Et cela signifiait que son idée pouvait fonctionner.
Elara confia ensuite la préparation à sa mère.
La boutique était un endroit bien plus adapté pour assurer sa production et sa distribution. Sa mère pourrait préparer les doses, surveiller ceux qui en avaient besoin et s’assurer que personne ne puisse accéder librement aux Baies de Cristal.
Quant à leur emplacement, il resterait ce qu’il avait toujours été :
un secret d’herboriste.
Elara conserva ses notes.
À côté de la description de la Baie de Cristal, elle ajouta quelques lignes sur sa préparation, ses essais et surtout sur la nécessité de ne jamais confondre lucidité et excès de lucidité.
La plante n’avait pas tenu la promesse impossible de guérir le vieil homme.
Elle avait fait quelque chose de plus modeste.
Elle lui avait rendu quelques heures de sa journée.
Et parfois, songea Elara en refermant l’herbier, quelques heures pouvaient déjà changer une vie.
🌿 La Baie de Cristal possède encore bien d’autres secrets.
Sa fiche complète est conservée dans l’Herboristerie d’Elara.
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