À Vallerune, tous les enfants connaissent cet avertissement.
Ne quitte jamais les sentiers de la forêt, ou le Monstre ne fera de toi qu'une bouchée.
Personne ne sait réellement quand cette histoire a commencé.
Peut-être existait-elle déjà lorsque furent posées les premières pierres du village. Peut-être est-elle née un soir, autour d'un feu, dans la bouche d'un parent désireux d'empêcher son enfant de s'aventurer trop profondément sous les arbres.
Une chose est certaine : depuis aussi longtemps que les habitants de Vallerune s'en souviennent, quelque chose veille dans la forêt.
Le Monstre
On le décrit comme une immense créature quadrupède.
Son corps serait difforme, couvert d'une épaisse fourrure couleur d'ambre. Des griffes gigantesques termineraient ses pattes et des crocs dépasseraient de sa gueule.
Pourtant, personne ne semble l'avoir jamais observé assez longtemps pour en dresser un véritable portrait.
On parle plutôt d'une ombre gigantesque entre les arbres.
D'un morceau de corps aperçu derrière un tronc.
D'une masse ambrée disparaissant dans les profondeurs des bois.
Et surtout, on parle de son grondement.
Un son grave, suffisamment puissant pour traverser la forêt et faire rebrousser chemin aux plus téméraires.
Ceux qui l'ont entendu racontent tous la même chose : lorsque le Monstre gronde, mieux vaut ne pas chercher à savoir pourquoi.
Il faut partir.
Celui qui protège la forêt
Selon la légende, le Monstre ne serait pas arrivé dans les bois.
Il y serait né.
La forêt elle-même lui aurait donné vie afin qu'il veille sur elle et empêche les habitants de Vallerune de prendre plus qu'elle ne peut offrir.
C'est peut-être pour cette raison qu'ici, personne n'a besoin d'une longue liste de règles.
On coupe le bois dont on a besoin.
On cueille ce qui est nécessaire.
On chasse pour vivre.
Et l'on laisse le reste à la forêt.
C'est ainsi que les habitants ont toujours vécu.
Ceux qui oublient cet équilibre feraient bien, dit-on, de tendre l'oreille.
Car un grondement pourrait bientôt résonner derrière eux.
Mais la légende possède une étrange contradiction.
Le Monstre serait impitoyable envers ceux qui font du mal à la forêt...
et pourtant, les enfants semblent n'avoir rien à craindre de lui.
Les enfants épargnés
Il arrive qu'un enfant désobéisse.
Un jeu qui entraîne un peu trop loin. Une curiosité plus forte qu'un avertissement. Quelques pas hors du sentier qui deviennent bientôt des dizaines.
Puis les arbres se ressemblent tous.
Le chemin disparaît.
Et l'enfant comprend qu'il est perdu.
Certains racontent alors avoir aperçu un cerf immobile entre les arbres. Une biche attendant quelques mètres plus loin. Parfois même un renard qui avance lentement avant de se retourner, comme pour vérifier qu'on le suit.
Les plus rares parlent d'un renard argenté.
Il suffit généralement de suivre l'animal.
Tôt ou tard, le sentier réapparaît.
D'autres enfants racontent une histoire différente.
Ils se souviennent d'un grondement.
D'une immense ombre.
Puis de plus rien.
La peur leur aurait fait perdre connaissance.
Pourtant, lorsqu'ils ouvrent les yeux, ils sont couchés au bord d'un chemin.
Sains et saufs.
Alors les habitants ont trouvé leur explication.
Les enfants sont innocents.
Ils ne savent pas encore véritablement faire du mal à la forêt.
Le Monstre les épargne.
Les adultes, eux, n'auraient pas toujours cette chance.
Ceux qui ne reviennent pas
Au fil des générations, des hommes et des femmes ont disparu dans les bois.
Certains ont été retrouvés morts.
D'autres n'ont jamais été retrouvés.
Il n'en fallait pas davantage pour nourrir la légende.
On raconte que lorsqu'un adulte s'enfonce dans la forêt avec de mauvaises intentions, le Monstre l'observe.
S'il prend davantage que nécessaire, détruit pour le plaisir ou s'aventure là où personne ne devrait aller, la créature finit par venir le chercher.
C'est ainsi qu'un protecteur de la forêt est devenu, dans les histoires racontées aux enfants, un dévoreur d'hommes.
Mais il existe un endroit que même les adultes les plus courageux évitent.
Au-delà d'une certaine limite, les avertissements deviennent beaucoup plus sérieux.
Là, disent les habitants, commence véritablement le domaine du Monstre.
La forêt ne laisse personne en revenir vivant.
Personne ne sait ce qui se trouve dans ses profondeurs.
Et personne de raisonnable ne souhaite le découvrir.
Pourtant, une fois par an, Vallerune s'en approche.
Avec un gâteau.
Le gâteau de la forêt
C'est l'une des traditions les plus anciennes et les plus étranges du village.
Chaque année, Vallerune organise le concours du meilleur gâteau géant.
Les familles rivalisent d'imagination. Chacun veut préparer le gâteau le plus beau, le plus impressionnant et, surtout, le meilleur.
Le gagnant reçoit les honneurs du village.
Mais personne ne le mange.
Le gâteau est transporté jusqu'à la forêt et déposé sur une immense pierre plate, à la limite de la zone où les habitants acceptent encore de s'aventurer.
Puis tout le monde repart.
Pourquoi ?
Voilà une question à laquelle Vallerune possède beaucoup de réponses et aucune certitude.
Certains affirment que le gâteau est destiné aux morts de la forêt. Sa douceur apaiserait leur cœur et leur permettrait enfin de quitter les bois.
D'autres pensent qu'il s'agit d'une offrande destinée à garantir la sécurité des habitants pendant l'année à venir.
Pour certains, c'est simplement une manière de remercier la forêt pour tout ce qu'elle offre au village.
Et puis il y a ceux qui murmurent une explication beaucoup plus simple.
Le gâteau serait pour le Monstre.
Personne ne sait laquelle de ces histoires est vraie.
Mais chaque année, le gâteau est déposé sur la pierre.
Et chaque année, lorsque quelqu'un revient le lendemain...
il n'en reste rien.
Pas une miette.
Pas une trace.
Comme s'il n'avait jamais existé.
Une légende plus ancienne que la peur
Il est difficile de savoir ce qu'il reste de vrai dans une histoire racontée pendant des générations.
Peut-être qu'une créature monstrueuse rôde réellement sous les arbres.
Peut-être que les animaux qui ramènent les enfants ne sont que des animaux.
Peut-être que les grondements ont une explication parfaitement naturelle.
Et peut-être qu'un renard argenté n'a jamais guidé personne.
Pourtant, une chose demeure étrange.
Dans les versions les plus anciennes de la légende, le Gardien n'était pas toujours décrit comme une créature dont il fallait avoir peur.
Il veillait.
Il protégeait.
Et si Vallerune devait un jour être menacé au point de disparaître, une très ancienne croyance affirmait qu'il serait là.
Les siècles ont passé.
Le Gardien est devenu une créature.
Puis la créature est devenue le Monstre.
Son nom, s'il en possédait un, a disparu depuis longtemps.
Mais certains soirs, lorsque la forêt devient silencieuse et qu'un grondement profond résonne au loin, les habitants de Vallerune ferment leurs portes et rappellent leurs enfants.
Ils pensent alors que le Monstre veille sur son territoire.
Et peut-être ont-ils raison.
Ils se trompent peut-être seulement sur ce qu'il veille réellement à protéger.
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