Dans l’ombre des Héros — Aric et La jeune herboriste

Publié le 21 octobre 2026 à 17:00

Pendant trois ans, l’herboristerie de Valerune était restée fermée.

Puis deux femmes étaient arrivées au village.

Une grand-mère et sa petite-fille.

Et quelques semaines plus tard, le père d’Aric était encore en vie grâce à elles.

Cela aurait dû suffire à balayer les dernières réticences du jeune forgeron.

Mais Aric avait sa fierté.

Et certaines blessures demandaient davantage qu’une guérison pour disparaître.

Une commande à la forge

Son père récupérait encore de sa maladie lorsqu’une silhouette familière franchit un jour la porte de la forge.

Lyra.

Elle avait apporté avec elle une serpe et une paire de ciseaux dont les lames avaient besoin d’être aiguisées.

L’ancien herboriste faisait régulièrement appel à la forge pour entretenir certains de ses outils. La demande n’avait donc rien d’inhabituel.

Ce qui l’était davantage, pour Aric, était de se retrouver seul face à celle à qui sa famille devait désormais tant.

Son père était encore trop faible pour reprendre le travail.

La commande lui revenait.

Aric examina les outils, annonça qu’ils seraient prêts dans la journée et se remit au travail.

Ni excuses.

Ni grands remerciements.

Pas encore.

Quelques heures plus tard, les lames étaient affûtées.

Plutôt que d’attendre que Lyra revienne les chercher, Aric traversa Valerune pour les lui rapporter.

Ce qui aurait pu n’être qu’une simple livraison dura un peu plus longtemps que prévu.

À l’herboristerie, on lui proposa une infusion préparée avec quelques plantes aux propriétés revigorantes. Aric accepta de rester le temps de la boire.

Avant qu’il reparte, Lyra et sa grand-mère lui confièrent également un petit sachet de plantes.

Elles étaient destinées à son père.

La maladie était derrière lui, mais son corps avait encore besoin de retrouver ses forces.

Elles n’avaient pas seulement cherché à le sauver.

Elles pensaient également à sa convalescence.

Aric repartit avec le sachet.

Et avec une première certitude.

Ces deux herboristes ne ressemblaient pas à celui qu’il avait connu.

Une invitée inattendue

La mère d’Aric, elle, n’avait jamais partagé la méfiance de son fils.

Elle n’avait pas passé des mois à rechercher ce qui avait pu provoquer la mort de son aîné. Elle savait seulement qu’elle avait perdu un fils à cause d’une maladie et que, trois ans plus tard, cette même maladie avait failli lui prendre son mari.

Cette fois, pourtant, deux herboristes étaient intervenues.

Et son mari avait survécu.

Lorsqu’elle croisa Lyra et sa grand-mère au marché, sa décision fut rapidement prise : elle les invita à partager un repas familial.

La grand-mère déclina afin de tenir l’herboristerie.

Lyra accepta.

Aric, lui, ne fut informé de rien.

Il découvrit donc en arrivant pour le repas que la jeune herboriste était assise avec ses parents.

Impossible, cette fois, de parler uniquement d’outils, de plantes ou de remèdes.

Au fil du repas, Aric découvrit simplement Lyra.

Pas son passé.

Pas les raisons qui l’avaient menée jusqu’à Valerune.

Seulement la jeune femme derrière l’herboriste.

Ce qu’elle aimait.

Ce qu’elle n’aimait pas.

Sa manière de parler lorsqu’aucun malade n’attendait ses soins.

Puis, au détour de la conversation, Lyra évoqua une prochaine sortie dans la forêt.

Elle devait cueillir plusieurs plantes.

Seule.

Sans arme.

Même si elle comptait rester dans les sous-bois, le père d’Aric ne tarda pas à donner son avis.

Une jeune femme qui venait de lui sauver la vie n’irait pas seule et sans protection dans la forêt.

Puisqu’il était désormais suffisamment rétabli pour reprendre la forge, son fils pouvait s’absenter quelques heures.

Aric fabriquerait une arme adaptée à Lyra.

Et il l’accompagnerait.

Aric aurait probablement pu protester.

Il ne le fit pas.

Après tout, son père le lui demandait.

Du moins était-ce une excellente raison à se donner.

Dans les sous-bois

Aric s’était imaginé qu’il accompagnerait Lyra, surveillerait les alentours et rentrerait ensuite à la forge.

Mais quelque chose l’intrigua rapidement.

Lyra cueillait elle-même ses plantes.

L’ancien herboriste de Valerune ne travaillait pas ainsi. Il envoyait des cueilleurs, des personnes habituées aux métiers de la forêt, chercher ce dont il avait besoin.

Pourquoi perdre autant de temps à parcourir les sous-bois lorsqu’elle pouvait faire de même ?

Lyra lui expliqua sa façon de travailler.

Pour elle, connaître une plante ne commençait pas lorsqu’elle arrivait sur l’établi de l’herboristerie.

Il fallait savoir où elle avait poussé.

Observer son état.

Choisir ce qui pouvait être prélevé.

Écarter ce qui ne convenait pas.

Elle voulait savoir ce qu’elle utilisait avant de préparer quelque chose qu’un malade devrait ensuite avaler.

Aric posa une autre question.

Puis une autre.

Il était venu pour protéger une herboriste dans la forêt.

Il passa une partie de la journée à essayer de comprendre son métier.

Lorsque vint le moment de rentrer à Valerune, Lyra lui demanda s’il accepterait de l’accompagner de nouveau lorsqu’il aurait du temps.

L’hiver approchait.

Elle avait encore beaucoup à récolter.

Elle voulait constituer suffisamment de réserves pour les mois froids, prévoir les maladies habituelles, mais également garder suffisamment de plantes en cas d’épidémie ou d’hiver plus difficile que prévu.

Encore une différence.

L’ancien herboriste tombait régulièrement à court de certains remèdes pendant l’hiver.

Lyra préparait déjà celui qui n’avait pas commencé.

Aric accepta.

Cette fois, son père ne lui avait rien demandé.

Un hiver différent des autres

Les sorties se répétèrent.

Lorsque la forge lui en laissait le temps, Aric accompagnait Lyra dans les sous-bois.

Les réserves de l’herboristerie se remplirent progressivement.

Des plantes furent triées, séchées et conservées.

Et sans vraiment s’en apercevoir, Aric apprit.

Il apprit surtout à connaître Lyra.

Puis l’hiver arriva.

Les maladies avec lui.

Mais cette année-là, l’herboristerie ne manqua de rien.

Les plus jeunes furent soignés.

Les plus âgés également.

Les habitants les plus fragiles passèrent les mois froids.

Même les animaux du village trouvèrent auprès des deux femmes des soins lorsqu’ils en avaient besoin. Chats et chiens n’étaient pas simplement traités comme de petits humains : les remèdes étaient adaptés à leurs besoins.

Lorsque les premiers signes du printemps apparurent, Valerune réalisa quelque chose d’inhabituel.

L’hiver n’avait emporté personne.

Pas un enfant.

Pas un vieillard.

Pas même les plus faibles.

Pour Aric, quelque chose changea définitivement.

Son frère était mort.

Aucun hiver sans victime ne pourrait modifier cela.

Mais ce n’était pas l’herboristerie qui lui avait pris son frère.

C’était un homme qui n’avait pas su exercer correctement son métier.

Aric savait désormais ce qu’un véritable herboriste pouvait accomplir.

Et il en était venu à respecter profondément celle qui le lui avait montré.

Peut-être même un peu trop profondément.

La fête du printemps

Habituellement, la fête du printemps avait toujours conservé une part de tristesse.

Elle marquait la fin de l’hiver, mais elle était aussi l’occasion de se souvenir de ceux qui ne l’avaient pas traversé avant d’essayer de reprendre une vie normale.

Cette année-là, il n’y avait personne à pleurer.

Alors Valerune célébra.

Un banquet fut préparé.

La musique résonna.

On dansa.

Et parmi les personnes les plus célébrées se trouvaient naturellement Lyra et sa grand-mère.

Aric avait vu Lyra presque chaque semaine pendant des mois.

Il l’avait vue les mains couvertes de terre, occupée à chercher une plante entre deux racines.

Il l’avait vue travailler à l’herboristerie.

Il l’avait vue rire au milieu des sous-bois.

Mais lorsqu’elle apparut ce jour-là vêtue d’une magnifique robe de fête, il resta silencieux quelques secondes de trop.

Puis d’autres la remarquèrent.

Des jeunes hommes de leur âge vinrent la féliciter.

L’un engagea la conversation.

Un autre la fit rire.

Certains lui proposèrent de danser.

Et Lyra accepta.

Aric découvrit alors une sensation qu’il aurait volontiers préféré ignorer.

Il n’aimait pas cela.

Pas du tout.

Il aurait pu se convaincre qu’il trouvait simplement agaçant de voir certains s’intéresser soudainement à elle après l’avoir à peine remarquée pendant les mois où elle travaillait pour préparer l’hiver.

Mais lorsqu’il regarda Lyra danser avec un autre et souhaita être à sa place, les excuses commencèrent à manquer.

Aric était jaloux.

Et derrière cette jalousie se trouvait une évidence beaucoup plus difficile à accepter.

Lyra n’était plus seulement son amie.

Ce qu’il ne lui avait jamais raconté

Aric n’était pas le seul à apprendre quelque chose ce jour-là.

Depuis plusieurs mois, Lyra avait compris que la présence du jeune forgeron lui faisait du bien.

Avec lui, elle pouvait être elle-même.

Il cherchait à comprendre ce qu’elle faisait plutôt qu’à simplement admirer ses résultats.

Pourtant, quelque chose lui échappait encore.

Elle n’avait jamais oublié l’aversion qu’elle avait vue dans son regard lorsqu’elle était arrivée à Valerune.

Ce furent d’autres jeunes gens qui lui en donnèrent une partie de l’explication.

Ils lui parlèrent du frère d’Aric.

De sa mort.

Et de cette réputation qu’Aric avait acquise depuis : celle d’un homme qui détestait les herboristes.

Certains lui conseillèrent même de cesser de lui imposer sa présence.

Lyra aurait pu les croire.

Elle préféra demander à Aric.

Lorsqu’elle le retrouva, elle lui posa simplement la question.

Sa présence le dérangeait-elle ?

Aric ne comprit d’abord pas pourquoi elle pouvait penser une chose pareille.

Puis elle lui raconta ce qu’elle venait d’entendre.

Pour la première fois depuis leur rencontre, Aric lui parla de son frère.

De leurs cinq années d’écart.

De celui qu’il admirait.

De celui qui devait reprendre la forge.

De sa maladie.

Puis de ses recherches après sa mort.

Il lui révéla ce que les autres ignoraient.

Son frère n’était pas seulement mort malgré les soins d’un herboriste.

Une mauvaise préparation avait contribué à le tuer.

Lyra comprit enfin.

La méfiance.

Les questions.

L’attention presque excessive qu’Aric avait portée à sa manière de choisir ses plantes et de préparer l’hiver.

Elle ne chercha pas à défendre son métier.

Elle lui posa seulement une nouvelle question.

S’il ressentait cela envers les herboristes, voulait-il qu’elle cesse de venir le chercher pour leurs sorties ?

Cette fois, Aric n’eut besoin d’aucune réflexion.

Non.

Si sa présence le dérangeait réellement, il ne passerait pas autant de temps avec elle.

Cela suffit à Lyra.

Pour le moment.

Une année à Valerune

Quelques mois plus tard, Valerune célébra une nouvelle fois.

Une année s’était écoulée depuis l’arrivée de Lyra et de sa grand-mère.

Les deux étrangères qui avaient rouvert une herboristerie abandonnée faisaient désormais partie du village.

Pour Aric, cette année avait changé bien davantage que son opinion sur un métier.

Cette fois, lorsqu’il vit Lyra pendant la fête, il savait parfaitement pourquoi son regard revenait toujours vers elle.

Il savait également pourquoi les hommes qui continuaient à s’intéresser à elle l’agaçaient autant.

Mais le savoir ne signifiait pas qu’il avait trouvé le courage de le lui dire.

Quelqu’un d’autre en eut davantage.

Au cours de la fête, un jeune homme demanda Lyra en mariage.

Il n’avait rien d’un mauvais prétendant.

Il était sincère.

Il lui proposait un avenir.

Et Lyra ne lui répondit pas immédiatement.

Elle demanda du temps pour réfléchir.

Pour Aric, le monde venait soudainement de devenir beaucoup moins confortable.

Pendant des mois, il avait trouvé toutes les raisons possibles de rester auprès de Lyra sans jamais avoir à lui dire pourquoi il le voulait réellement.

Son père lui avait demandé de l’accompagner.

Elle avait besoin de protection.

La forêt pouvait être dangereuse.

Il était curieux de son travail.

Puis ils étaient devenus amis.

Toujours une raison.

Toujours une excuse.

Mais aucune de ces excuses ne lui donnait le droit d’attendre que Lyra reste indéfiniment disponible pendant qu’il refusait de prendre le moindre risque.

Elle pouvait partir.

Elle pouvait choisir quelqu’un d’autre.

Elle pouvait construire avec un autre la vie qu’Aric commençait à imaginer sans jamais avoir osé lui en parler.

Alors, pour une fois, Aric mit sa fierté de côté.

Il alla trouver Lyra.

Il lui parla de la demande qu’elle venait de recevoir.

Maladroitement d’abord.

Puis il finit par lui dire qu’il ne voulait pas qu’elle épouse cet homme.

Pas parce que celui-ci avait fait quelque chose de mal.

Pas parce qu’Aric avait le moindre droit de décider à sa place.

Mais parce qu’il voulait, lui aussi, avoir une place dans son avenir.

Lyra le regarda.

Elle aurait probablement pu lui épargner la suite.

Elle ne le fit pas.

Après tout, Aric avait passé suffisamment de mois à se cacher derrière toutes les excuses qu’il pouvait trouver.

Alors elle lui posa une dernière question.

Quelle place voulait-il avoir ?

Cette fois, il n’y avait plus de forge derrière laquelle se réfugier.

Plus de père à accuser.

Plus de forêt à surveiller.

Plus de plantes à cueillir.

Seulement Lyra.

Et Aric.

Alors, enfin, le jeune forgeron lui dit la vérité.

Il l’aimait.

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.