Il existe des lieux qui racontent leur histoire avant même que l'on ait trouvé quelqu'un pour nous la conter.
J'en découvris un au terme d'une longue ascension.
Le chemin avait disparu depuis longtemps. Peut-être n'avait-il jamais existé. La roche sombre affleurait sous mes pas et, à mesure que je gagnais de l'altitude, la végétation se faisait plus rare.
Lorsque les premières pierres apparurent entre deux pans de montagne, je crus d'abord avoir atteint des ruines.
Je m'étais trompé.
Le palais était toujours debout.
Ses murs pâles semblaient avoir été taillés dans une pierre trop claire pour appartenir à ces montagnes. De hautes ouvertures découpaient sa façade et des arches immenses s'élevaient au-dessus de passages capables d'accueillir des visiteurs bien plus imposants que moi.
Pourtant, ce ne fut pas sa grandeur qui me troubla.
Ce fut la chaleur.
Elle s'échappait du palais par vagues légères.
À l'intérieur, elle devenait presque oppressante.
Je retirai mes gants et poursuivis ma marche.
Les premières salles étaient silencieuses. Certaines semblaient abandonnées depuis longtemps. D'autres portaient au contraire les traces d'une occupation plus récente.
Des braseros avaient été installés entre les anciennes colonnes.
Leur chaleur glissait sur la pierre claire et faisait danser de longues ombres sur les murs. Par endroits, ceux-ci portaient les marques de feux entretenus pendant des années.
Mais le palais lui-même semblait avoir été conçu pour tout autre chose.
Des motifs couraient le long des murs et des arches. Fins, presque délicats, ils rappelaient les traces que le givre dessine sur une fenêtre au cœur de l'hiver.
J'en retrouvai plus loin.
Puis encore.
Le froid avait autrefois été célébré ici.
La chaleur y régnait désormais.
Je continuai.
Plus je m'enfonçais dans le palais, plus les deux histoires semblaient se superposer.
Une ancienne sculpture pâle côtoyait une réparation faite dans une roche beaucoup plus sombre. Des passages immenses avaient été conservés tandis que certaines pièces avaient été adaptées à des habitants de taille plus modeste.
Par endroits, le sol clair disparaissait sous de grandes dalles noires qui conservaient une chaleur étonnante sous mes semelles.
Personne n'avait entièrement détruit ce qui existait auparavant.
Personne ne l'avait entièrement préservé non plus.
Puis j'atteignis la grande salle.
Je m'arrêtai sur le seuil.
Les colonnes blanches montaient si haut que leur sommet se perdait presque dans l'obscurité.
Au fond se dressait un siège monumental, disproportionné pour n'importe quel souverain que j'aurais pu imaginer.
À ses pieds, la pierre changeait brutalement.
Une large dalle noire traversait le sol pâle.
Je restai longtemps à l'observer.
Elle ne ressemblait pas à une réparation.
Elle ressemblait à une cicatrice.
Je ne savais rien de ceux qui avaient bâti cet endroit.
Je ne savais rien non plus de ceux qui étaient venus après eux.
Peut-être s'étaient-ils affrontés.
Peut-être avaient-ils trouvé un palais vide.
Peut-être les histoires racontées dans les vallées auraient-elles pu m'apporter une réponse.
Je décidai de ne pas les chercher.
Il arrive que les pierres sachent conserver les questions mieux que les hommes ne conservent les réponses.
Lorsque je quittai le palais, le soir commençait à tomber sur les montagnes.
Je me retournai une dernière fois.
De loin, ses murs pâles semblaient presque froids sous les dernières lueurs du jour.
Pourtant, derrière eux, je savais que les braseros brûlaient encore.
Je repris ma route avec cette étrange pensée :
certains lieux changent de maîtres sans jamais oublier ceux qui les ont construits.
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