Une chance inespérée
Aveline s’éveilla avec l’impression d’avoir oublié quelque chose.
Elle resta immobile, les yeux ouverts sur un plafond qu’elle ne reconnaissait toujours pas tout à fait. Les poutres sombres disparaissaient dans la pénombre du matin. Quelque part derrière le mur, le bois craqua longuement, comme si la vieille bâtisse s’étirait elle aussi après une nuit trop courte.
Puis les souvenirs des derniers jours reprirent leur place.
La petite chambre. Le lit étroit, mais propre. La bibliothèque, de l’autre côté de la porte. Et ce logement qui était désormais le sien.
Un sourire incrédule effleura ses lèvres.
Elle ne payait pas de loyer. Elle recevrait même un salaire, modeste certes, mais suffisant pour vivre si elle se montrait raisonnable. En échange, elle devait veiller sur des livres dans un village où personne ne savait les lire.
Depuis son arrivée, Aveline se demandait chaque matin quand quelqu’un viendrait lui annoncer qu’une erreur avait été commise.
Elle écarta la couverture et posa les pieds sur le tapis. Le froid du sol traversa aussitôt la laine. Elle enfila une robe de couleur brune, simple et solide, puis noua ses cheveux sans s’attarder devant le petit miroir. Le reflet qu’il lui renvoya n’avait rien de remarquable : une jeune fille encore ensommeillée, vêtue comme n’importe quelle travailleuse du village.
Cela lui convenait.
Le logement occupait une partie du rez-de-chaussée, derrière une porte dissimulée entre deux hautes étagères. Il comprenait une chambre, une cuisine, une pièce commune et même une petite réserve. Le mobilier était ancien, parfois bancal, mais rien ne manquait réellement. Aveline avait trouvé des draps dans un coffre, de la vaisselle dans les placards et assez de bois sec pour alimenter le foyer plusieurs jours.
Le précédent bibliothécaire avait laissé peu de traces de sa présence. Aucun vêtement, aucune lettre, aucun objet assez personnel pour révéler ses habitudes. Seulement une tasse ébréchée près de l’évier et une paire de chaussons trop grands sous le lit.
Aveline avait rangé les chaussons au fond d’un placard.
Elle alluma le feu, fit chauffer de l’eau et coupa une tranche du pain apporté la veille par une villageoise. Elle la mangea debout, avec un morceau de fromage, tout en consultant l’inventaire qu’elle avait commencé sur quelques feuilles reliées par une ficelle.
Farine. Sel. Deux pommes. Un fond de miel. Trois oignons.
Elle ajouta le fromage, hésita devant le pain, puis nota qu’il faudrait bientôt en redemander. Cette pensée la gêna. Elle n’aimait pas dépendre de la générosité des autres, même lorsque cette générosité faisait partie de l’accord.
Après le repas, elle ouvrit la porte dissimulée et entra dans la bibliothèque.
La salle principale aurait déjà dû occuper presque toute la largeur du bâtiment visible depuis la rue. Pourtant, deux galeries en partaient, l’une vers la droite, l’autre vers la gauche, et toutes deux se prolongeaient bien au-delà de ce que les murs extérieurs auraient dû permettre. Un escalier montait vers des étages qu’Aveline ne parvenait pas à compter depuis le bas. Certains paliers se perdaient dans une obscurité bleutée, si haute qu’elle ne savait pas s’ils appartenaient encore à la même tour.
Durant ses premiers jours, elle avait tenté de comprendre.
Elle avait mesuré la façade avec ses pas, puis la salle intérieure. Elle avait recommencé, plus lentement. Ensuite, elle avait décidé qu’un toit gratuit pouvait conserver quelques secrets.
Ce matin-là, elle entreprit de nettoyer le pupitre placé près de l’entrée. Une épaisse couche de poussière s’était logée dans les rainures du bois. Elle frotta jusqu’à faire réapparaître des feuilles sculptées, puis s’attaqua aux rayonnages les plus proches.
Les livres semblaient n’obéir à aucun classement qu’elle connaissait. Des ouvrages reliés de cuir côtoyaient de minces recueils de toile. Certains titres étaient gravés en lettres dorées ; d’autres n’en portaient aucun. Elle trouva un traité consacré aux marées entre un livre de recettes et le récit d’un siège vieux de plusieurs siècles. Plus loin, un volume minuscule ne contenait qu’une seule phrase répétée sur chaque page.
Aveline le referma sans chercher à comprendre.
Elle essaya d’abord de regrouper les ouvrages par sujet. Une heure plus tard, elle renonça. Chaque fois qu’elle croyait avoir trouvé un ordre, un livre venait le contredire.
Elle se contenta donc d’épousseter les couvertures et de redresser celles qui penchaient.
La matinée s’écoula sans qu’un seul visiteur franchisse la porte. Le silence n’était pourtant jamais complet. Le bâtiment murmurait autour d’elle : craquements du parquet, frôlements indéfinissables dans les étages, soupirs du vent entre des fenêtres qu’elle n’avait pas encore trouvées.
À midi, elle retourna dans sa cuisine et prépara une soupe claire avec un oignon et les quelques légumes qui lui restaient. Elle déjeuna près du foyer, puis reprit son travail. Elle lava les carreaux de l’entrée, secoua le tapis sur le seuil et découvrit, derrière une étagère basse, une porte qu’elle était certaine de ne pas avoir remarquée la veille.
Elle posa la main sur la poignée.
La porte ne bougea pas.
— Très bien, murmura-t-elle. Gardez donc vos mystères.
Elle aurait juré que quelque chose craqua dans le mur en réponse.
Trois coups résonnèrent à l’entrée avant qu’elle puisse examiner davantage la serrure.
Aveline regagna rapidement la salle principale. Le maire se tenait sur le seuil, un panier couvert d’un linge dans les bras. Il essuya soigneusement ses bottes avant d’entrer.
— J’espère ne pas vous déranger.
— Vous êtes la première personne que je vois de la journée.
Il leva les yeux vers les galeries silencieuses.
— Vous vous y habituerez.
La réponse n’était pas aussi rassurante qu’il semblait le croire.
Il posa le panier sur le pupitre. Sous le linge, Aveline découvrit un pain encore tiède, des œufs, des carottes, un petit pot de beurre et plusieurs pommes.
— Le village vous doit votre salaire, rappela-t-elle. Pas le contenu de tous ses garde-manger.
— Ceci n’est pas votre salaire. Chacun a donné un peu. Nous nous sommes dit que vous n’aviez peut-être pas encore eu le temps de vous organiser.
Aveline effleura le bord du panier. Accepter lui coûtait davantage qu’elle ne souhaitait le montrer, mais refuser aurait transformé la gentillesse des habitants en affront.
— Alors remerciez-les pour moi.
— Vous pourrez le faire vous-même. Ils finiront bien par venir vous voir.
— Pour emprunter des livres qu’ils ne peuvent pas lire ?
Un sourire passa sur le visage du maire.
— Peut-être simplement pour vérifier que notre nouvelle bibliothécaire existe vraiment.
Il parcourut la salle, observa le pupitre nettoyé, les carreaux plus clairs et les piles qu’Aveline avait commencé à former.
— Vous avez déjà beaucoup travaillé.
— J’ai surtout découvert que rien n’était rangé.
— Le précédent bibliothécaire savait où se trouvait chaque chose.
— Voilà qui m’aurait été utile s’il avait laissé des indications.
Le maire baissa les yeux vers un livre ouvert sur le pupitre. Son expression se ferma un instant, assez brièvement pour qu’Aveline puisse croire l’avoir imaginé.
— Il n’a pas laissé grand-chose, reconnut-il.
— Pourquoi est-il parti ?
— Nous l’ignorons.
La réponse tomba trop vite.
Aveline attendit une explication qui ne vint pas. Le maire prit plutôt le temps d’ajuster le linge sur le panier, bien qu’il ne le couvrît plus.
— Un matin, la bibliothèque était fermée, poursuivit-il enfin. Nous avons attendu. Le lendemain, nous avons utilisé la clef qu’il nous avait confiée pour les urgences. Ses affaires avaient disparu. Lui aussi.
— Sans un mot ?
— Sans un mot.
Aveline regarda malgré elle vers la porte cachée de son logement.
— Et vous n’avez jamais su ce qu’il était devenu ?
— Non.
Le silence de la bibliothèque sembla soudain moins paisible.
Le maire s’éclaircit la gorge.
— Voilà précisément pourquoi je tenais à m’assurer que tout se passait bien. Le logement vous convient-il ?
— Il est plus que convenable.
— Et le travail ?
Aveline contempla les milliers de livres qui l’entouraient. Pour la première fois depuis longtemps, personne ne décidait à quelle heure elle devait se lever, où elle devait s’asseoir ni ce qu’elle devait faire de ses journées. La bibliothèque était incompréhensible, poussiéreuse et probablement impossible. Elle était aussi le premier endroit qui lui appartenait un peu.
— Je viens à peine de commencer.
Le maire acquiesça, mais ne parut pas entièrement satisfait.
— Vous avez donc toujours l’intention de rester ?
La question aurait pu l’agacer. Elle entendit pourtant l’inquiétude qui se cachait derrière les mots. Le village avait perdu un bibliothécaire sans explication. Il craignait peut-être de voir la seconde disparaître de la même façon.
Aveline posa les deux mains sur le pupitre.
— Oui, répondit-elle. Je reste.
Ce fut seulement en le disant qu’elle comprit qu’elle le pensait réellement.
Les épaules du maire se détendirent.
— Bien. Si vous manquez de quoi que ce soit, venez me trouver.
Il la salua, franchit la porte et la referma derrière lui.
Aveline demeura seule au milieu de la salle.
Elle souleva une nouvelle fois le linge du panier et prit l’une des pommes. Elle allait la porter à ses lèvres lorsqu’une cloche sonna dans la bibliothèque.
Une seule fois.
La note, grave et profonde, traversa les galeries, monta dans les étages et fit vibrer le bois sous ses doigts.
Puis le silence retomba.
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