L’homme sans histoires
La pomme roula sur le pupitre et tomba au sol.
Aveline se précipita vers l’entrée. Elle ouvrit la porte assez brusquement pour faire sursauter le maire, qui n’avait pas encore atteint l’extrémité de la rue.
— Avez-vous oublié quelque chose ? demanda-t-il.
Elle regarda de part et d’autre du seuil. Personne ne se cachait contre la façade. La rue était presque vide. Une femme transportait un seau près du puits et deux enfants poursuivaient une poule entre les maisons.
— Vous n’avez croisé personne ?
— Non. Pourquoi ?
Aveline hésita.
— J’ai entendu une cloche.
Le maire tourna la tête vers la bibliothèque.
— Une cloche ?
— Elle a sonné juste après votre départ.
Il ne répondit pas immédiatement. Aveline crut reconnaître dans son regard la même réserve que lorsqu’il avait parlé de l’ancien bibliothécaire.
— Cette bâtisse produit beaucoup de bruits, finit-il par dire. Le bois travaille. Le vent s’engouffre parfois dans les conduits.
— Le vent ne sonne pas comme une cloche.
— Non, sans doute.
Il ne lui apprit rien de plus. Après lui avoir conseillé de venir le chercher si cela se reproduisait, il reprit son chemin.
Aveline referma la porte, ramassa la pomme et entreprit de fouiller la salle principale.
Elle ne trouva aucune cloche.
Elle inspecta les murs, regarda derrière les rideaux et grimpa jusqu’au premier palier. Là, une galerie circulaire dominait l’entrée. Elle en parcourut chaque recoin, passa la main sous les rebords des étagères et souleva même un tapis mangé par la poussière.
Rien.
Lorsqu’elle redescendit, la lumière avait changé. Les rayons du soleil entraient plus bas par les hautes fenêtres et découpaient des colonnes dorées dans l’air. Aveline regagna le pupitre avec la désagréable impression que le bâtiment s’amusait à ses dépens.
Elle rangea les provisions, termina sa soupe de la veille et consacra l’après-midi à une tâche plus simple : compter les ouvrages du premier rayonnage.
Elle venait d’inscrire le nombre cent quarante-sept sur sa feuille lorsqu’un grincement retentit derrière elle.
La porte d’entrée s’ouvrait.
Cette fois, aucune cloche ne sonna.
Un homme passa la tête dans l’entrebâillement.
— La bibliothèque est-elle ouverte ?
— Elle l’est.
Il entra, retira son chapeau et observa la salle avec un étonnement qu’Aveline commençait déjà à reconnaître. Comme elle, il regarda d’abord les murs extérieurs visibles par les fenêtres, puis la profondeur des galeries. Ses lèvres remuèrent tandis qu’il essayait probablement de comparer les dimensions.
L’homme portait des vêtements de voyage aux couleurs vives, mais usés aux coudes. Plusieurs rubans étaient noués à la lanière de son sac. Une petite flûte dépassait de sa ceinture et une sacoche de cuir pendait contre sa hanche.
— Je pensais trouver une pièce avec quelques ouvrages, avoua-t-il.
— Moi aussi.
Il lui adressa un sourire reconnaissant, comme si cette réponse le rassurait.
— On m’a parlé d’une bibliothèque sur cette route. Je craignais d’avoir mal compris les indications.
— Qui vous les a données ?
Son sourire s’effaça légèrement.
— Je ne saurais pas vraiment le dire.
Il fronça les sourcils, fouilla sa mémoire, puis secoua la tête.
— Je marche depuis ce matin. J’ai aperçu le sentier et j’ai eu la certitude qu’il fallait le prendre. Voilà tout.
Aveline pensa à sa propre arrivée, mais repoussa aussitôt cette pensée.
— Cherchez-vous un ouvrage en particulier ?
— Une histoire.
— Cela ne réduit pas beaucoup le choix.
— Une bonne histoire, précisa-t-il avec un sérieux désespéré.
Il posa son chapeau sur le pupitre et passa une main sur son visage.
— Je suis conteur. Enfin, je l’étais encore il y a quelques mois. Je voyageais de village en village. Les enfants s’asseyaient devant moi, les adultes prétendaient ne pas écouter et finissaient toujours par se rapprocher. Je pouvais partir d’un oiseau posé sur une branche et inventer un royaume avant qu’il ne s’envole.
Son regard se perdit dans les rayonnages.
— Et maintenant ? demanda Aveline.
— Maintenant, l’oiseau reste un oiseau.
Il tenta de rire, mais aucun son joyeux ne lui échappa.
— J’ai raconté mes anciens contes jusqu’à les user. Je connais encore chaque phrase, chaque silence, chaque changement de voix. Mon public aussi. Hier, une fillette a récité la fin avant moi.
— Peut-être avez-vous seulement besoin de repos.
— Je me repose depuis des semaines. Le vide se repose avec moi.
Aveline ne sut que répondre. Elle connaissait le découragement, mais celui de cet homme avait une forme particulière. Il ne pleurait pas seulement la perte de son métier. Il regrettait les visages suspendus à ses paroles, l’émerveillement qu’il avait autrefois su faire naître.
— Si je pouvais leur offrir une seule nouvelle aventure… murmura-t-il. Une histoire qui leur fasse oublier le froid, la fatigue et les mauvaises récoltes, ne serait-ce qu’un soir. Je donnerais beaucoup pour retrouver cela.
Quelque chose bougea dans la galerie de gauche.
Aveline tourna la tête. Aucun livre ne tomba. Aucune porte ne s’ouvrit. Pourtant, lorsqu’elle regarda de nouveau le conteur, celui-ci fixait un rayonnage à plusieurs pas d’eux.
— Vous avez trouvé quelque chose ?
— Je ne sais pas.
Il s’avança lentement. Ses doigts effleurèrent plusieurs dos sans s’y arrêter, jusqu’à atteindre un livre étroit, relié d’une toile grise. Aucun titre n’apparaissait sur la couverture.
— Celui-ci ? demanda Aveline.
— Je crois.
— Vous croyez ?
Il retira le volume avec précaution.
— J’ai l’impression qu’il m’attendait.
Aveline aurait voulu lui répondre que les livres n’attendaient personne. Dans cette bibliothèque, l’affirmation lui parut toutefois moins certaine qu’elle ne l’aurait souhaité.
Ils retournèrent près du pupitre. Le conteur ouvrit le livre.
Les pages étaient couvertes d’une écriture fine. Aveline essaya d’en apercevoir quelques mots, mais l’homme se pencha sans le vouloir au-dessus du texte. Son visage changea dès la première ligne. La lassitude disparut, remplacée par une attention presque douloureuse.
Il tourna une page.
Puis une autre.
Aveline attendit. Elle entendait le froissement du papier, le crépitement lointain du feu dans son logement et, très haut dans les étages, le craquement régulier d’une poutre.
Le conteur finit par s’arrêter.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas.
Il feuilleta de nouveau quelques pages, comme s’il cherchait un passage qu’il venait pourtant de lire.
— Ce récit devrait m’être parfaitement étranger, murmura-t-il. Pourtant, j’ai eu l’impression qu’il s’adressait à moi.
Il referma le livre avant qu’Aveline puisse lui demander ce qu’il entendait par là.
Il passa le pouce sur la couverture grise, puis lui tendit l’ouvrage.
— Puis-je l’emporter ?
Aveline regarda autour d’elle. Le maire ne lui avait laissé aucune règle concernant les prêts. Elle ignorait même si les ouvrages avaient le droit de franchir la porte.
— Je préférerais que vous le laissiez ici jusqu’à ce que je comprenne le fonctionnement de cette bibliothèque.
— Vous avez raison.
Il parut déçu, mais n’insista pas. Il remit son chapeau et ajusta sa sacoche.
— Je dois rejoindre un autre village avant la fin de la semaine. Quelques aventuriers m’attendent à la sortie. Ils ont accepté de m’escorter sur la route contre une partie de mes prochaines recettes.
Son sourire revint, plus fragile.
— À condition que j’aie encore quelque chose à raconter en arrivant.
— Vous reviendrez peut-être examiner un autre livre.
— Peut-être.
Il la remercia et quitta la bibliothèque.
Aveline attendit.
Elle ne savait pas exactement quoi, mais elle resta debout derrière le pupitre jusqu’à ce que les pas du conteur disparaissent dans la rue.
Aucune cloche ne sonna.
Elle reporta son attention sur le livre gris. Elle parcourut les premières lignes, puis quelques pages prises au hasard. Ce n’était, en apparence, qu’un récit de voyage. Elle ne comprit pas ce qui avait autant troublé le conteur.
Aveline le plaça sur le coin du pupitre au lieu de le ranger.
Durant les jours qui suivirent, chaque fois qu’elle passa devant lui, elle se demanda ce que l’homme avait cru y reconnaître.
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