La bibliothèque des souhait chapitre 3

Publié le 1 novembre 2026 à 18:00

La louve blanche

Une semaine suffit à transformer le silence en habitude.

Aveline apprit à reconnaître les bruits ordinaires de la bibliothèque. Le gémissement du troisième montant de l’escalier. Le volet d’une fenêtre invisible qui battait lorsque le vent venait du nord. Le léger froissement qui parcourait parfois les étagères de la galerie gauche sans qu’aucun livre ne tombe.

Elle n’entendit plus la cloche.

Chaque matin, elle ouvrait les rideaux de la salle principale, rallumait le feu dans son logement et choisissait un rayonnage à nettoyer. Elle avait abandonné l’idée de classer toute la collection. À la place, elle copiait les titres dans son cahier et indiquait l’endroit où elle les avait trouvés.

Le système fonctionna pendant deux jours.

Le troisième, elle retrouva un ouvrage consacré aux oiseaux sur une étagère qu’elle avait inventoriée la veille. Elle était certaine de ne jamais l’avoir vu. Après avoir comparé ses notes, elle dut cependant admettre qu’elle avait probablement confondu deux rayonnages presque identiques.

La bibliothèque était suffisamment déroutante sans qu’elle accuse déjà les livres de se déplacer seuls.

Le livre gris du conteur demeurait sur le pupitre. Aveline avait fini par poser dessus un petit poids de métal afin qu’aucun courant d’air ne puisse en tourner les pages.

Ce matin-là, elle balaya l’entrée, prépara une pâte à pain et monta jusqu’au deuxième étage avec un panier destiné aux ouvrages abîmés. Elle en trouva cinq dont les reliures nécessitaient une réparation, deux rongés par l’humidité et un dernier dont toutes les pages avaient été soigneusement cousues ensemble.

Elle venait de redescendre lorsqu’on frappa contre la porte.

Trois coups rapides, suivis de deux autres plus faibles.

Aveline posa son panier et ouvrit.

Le conteur se tenait sur le seuil.

Sa manche était déchirée. De la boue séchée couvrait ses bottes jusqu’aux genoux et une fine coupure traversait sa joue. Il serrait contre sa poitrine une liasse de feuilles protégée par un morceau de cuir.

— Puis-je entrer ? demanda-t-il.

— Vous pouvez surtout vous asseoir.

Elle l’installa près du foyer de son logement plutôt que dans la vaste salle. Il accepta une tasse d’eau, puis une seconde. Ses mains tremblaient encore lorsqu’il les tendit vers la chaleur.

— Vos aventuriers vous ont mal protégé, observa Aveline.

Un rire lui échappa. Cette fois, il était véritable, bien qu’un peu nerveux.

— Ils ont couru plus vite que moi. Cela les a parfaitement protégés.

— Que s’est-il passé ?

Il regarda les feuilles posées sur ses genoux.

— J’ai retrouvé mon inspiration.

Aveline attendit la suite.

Le conteur inspira profondément.

— Nous avions marché presque toute la journée lorsque les loups sont apparus. D’abord un entre les arbres, puis deux autres derrière nous. Je n’ai pas réussi à tous les compter. Mes protecteurs ont sorti leurs armes. Les loups ont grogné. L’un des aventuriers a crié qu’ils allaient nous encercler… puis ils se sont enfuis.

— Tous ?

— Sans même me souhaiter bonne chance.

Il sourit de nouveau, mais ses doigts se resserrèrent autour de la tasse.

— Je ne suis pas un combattant. Je sais manier une plume, jouer quelques airs de flûte et faire croire à des enfants qu’un tabouret est le trône d’un géant. Face à une meute, cela ne sert pas à grand-chose.

Il avait essayé de reculer. Les loups avaient avancé. Lorsqu’il s’était arrêté, ils s’étaient immobilisés eux aussi.

Alors il avait pensé à ses provisions.

— J’avais de la viande séchée et un morceau de pain dans mon sac. J’ai tout posé devant moi. Je leur ai dit qu’ils pouvaient le prendre.

— Vous leur avez parlé ?

— C’était cela ou hurler. Je préférais partir avec un peu de dignité.

Les loups avaient flairé la nourriture sans y toucher. L’un d’eux s’était approché du conteur, les babines retroussées. L’homme avait fermé les yeux.

— Je croyais qu’il allait me sauter à la gorge. J’étais incapable de courir. Alors je suis resté immobile et j’ai attendu.

Ce ne furent pas des crocs qu’il sentit sur sa peau, mais une brusque traction contre sa manche.

Le loup avait saisi le tissu entre ses dents. Il avait tiré une première fois, relâché sa prise, puis grogné en reculant vers les arbres.

— Vous l’avez suivi ? demanda Aveline.

— Pas immédiatement. Il a dû revenir me chercher.

Le conteur baissa les yeux vers sa manche déchirée.

— C’est à ce moment-là qu’il a perdu patience.

La meute l’avait conduit hors du chemin, à travers des fougères humides et des racines assez hautes pour le faire trébucher. La nuit tombait. Il distinguait à peine les silhouettes qui se déplaçaient devant lui, mais chaque fois qu’il ralentissait, un loup revenait dans sa direction.

Ils atteignirent une dépression protégée par des rochers.

Une louve blanche y était couchée.

— Je n’avais jamais vu de pelage semblable, murmura-t-il. Sous la lune, elle paraissait faite de neige. Mais il y avait du sang sur sa cuisse. Une pointe de flèche était restée plantée dans la chair.

La louve respirait avec difficulté. Son ventre gonflé se contractait par vagues et chacune lui arrachait un gémissement. Les autres membres de la meute tournaient autour d’elle, impuissants.

— Elle allait mettre bas, comprit Aveline.

— Oui. Et elle n’aurait pas survécu longtemps avec cette flèche.

Les loups avaient senti les herbes et le baume rangés dans la sacoche du conteur. Parce qu’il voyageait continuellement, il conservait toujours de quoi nettoyer une coupure, soulager une brûlure ou ralentir un saignement. Il connaissait les gestes élémentaires, rien de plus.

Cette nuit-là, rien de plus dut suffire.

Il s’était approché lentement, les mains ouvertes. La louve blanche avait montré les crocs. Toute la meute avait grondé avec elle. Le conteur avait posé son baume sur le sol, assez près pour qu’elle puisse le sentir, puis il avait attendu.

— J’ai attendu si longtemps que mes jambes en tremblaient. Enfin, elle a posé la tête sur la terre.

Il avait nettoyé la plaie avec l’eau de sa gourde. La pointe n’était pas profondément enfoncée, mais la louve s’était débattue lorsqu’il l’avait retirée. Une mâchoire avait claqué près de sa main. Il n’avait dû son salut qu’à la faiblesse de l’animal — ou à la confiance désespérée qu’elle lui accordait.

Après avoir arrêté le sang, il avait appliqué les herbes broyées et le baume, puis bandé la cuisse avec une longue bande arrachée à sa propre chemise.

La première naissance commença peu après.

Le conteur ne pouvait rien faire d’autre que rester là, maintenir l’eau à portée et veiller à ce que la louve ne s’épuise pas complètement. Les autres loups formaient autour d’eux un cercle silencieux.

Sous la lumière de la lune naquit un premier louveteau noir.

Puis un deuxième.

Un troisième suivit, si immobile que le conteur le crut mort. Il le prit entre ses mains, le frotta avec le coin le moins sale de son manteau et retint son souffle jusqu’à entendre un faible couinement.

— Et le dernier était blanc, dit-il.

Sa voix avait changé. La peur n’avait pas disparu, mais quelque chose de plus lumineux la traversait désormais.

— Aussi blanc que sa mère. Il tenait dans mes deux mains. Lorsqu’elle l’a attiré contre elle, j’ai compris qu’ils allaient vivre.

Le conteur était resté jusqu’à l’aube. Quand la louve blanche avait enfin dormi, il s’était éloigné avec précaution. La meute ne l’avait pas suivi. Seul le loup qui l’avait tiré par la manche l’avait accompagné jusqu’au chemin.

Avant de disparaître entre les arbres, l’animal avait posé une patte sur les provisions abandonnées, puis regardé l’homme.

— Il vous les rendait ? demanda Aveline.

— Ou il me rappelait de ne pas les oublier. Je préfère penser qu’il me remerciait.

Il posa sa tasse et dénoua le morceau de cuir protégeant ses feuilles.

— Je n’ai presque pas dormi depuis. Les mots sont revenus avant même que j’atteigne le village suivant. J’entendais déjà les silences, les voix, le souffle des loups derrière les arbres. J’ai raconté l’histoire le soir même.

— Et votre public ?

— Personne n’a récité la fin avant moi.

Il sourit pleinement cette fois.

Les feuilles étaient couvertes d’une écriture serrée, corrigée à plusieurs endroits. Le conteur les tendit à Aveline.

— Je voudrais que la bibliothèque les conserve.

— Pourquoi ici ?

— Parce que tout a commencé ici. Avec ce livre qui semblait me connaître.

Aveline jeta un regard vers la salle principale.

— Vous souhaitez le relire ?

— Non. Plus maintenant.

Il posa la main sur son nouveau conte.

— J’ai trouvé ma propre histoire.

Aveline accepta les feuilles. Elle ne savait pas encore dans quel rayon ranger un récit aussi récent, ni si la bibliothèque accueillait les ouvrages qui n’étaient pas reliés. Lorsqu’elle regagna la salle avec le conteur, elle choisit finalement l’étagère la plus proche du pupitre.

Elle y déposa le manuscrit, juste à côté du livre gris.

Le livre gris était toujours posé non loin. Par curiosité, elle l’ouvrit.

Le récit de voyage n’avait pas changé.

Le conteur remit son chapeau.

— Je repars demain. Une autre place m’attend à plusieurs jours d’ici.

— Avec de nouveaux aventuriers ?

— Je crois que je vais économiser mon argent.

Aveline l’accompagna jusqu’à l’entrée.

— Soyez prudent.

— Je le serai. Mais pour la première fois depuis longtemps, j’ai hâte de découvrir ce que je raconterai ensuite.

Il la salua et s’éloigna dans la rue.

Aveline le regarda jusqu’à ce que les maisons le cachent, puis referma la porte.

Elle revint auprès du manuscrit. La place vide où elle l’avait posé semblait avoir exactement sa taille. Aveline passa un doigt sur le bord des feuilles, encore tachées de boue dans un coin.

La cloche sonna.

Une seule note, grave et profonde.

Le même son que le jour du départ du maire.

Aveline leva lentement les yeux vers les étages silencieux.

Cette fois, elle était certaine que la bibliothèque venait de lui répondre.

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